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Coiffure et travail illégal : l’autre fracture de la filière beauté

COUPE TONDEUSE

Le travail dissimulé ne touche plus seulement les marges : il s’étend dans toute la filière beauté, de la coiffure aux nail bars. Barbers non déclarés, vitrines baissées, salariés fantômes… Les fraudes explosent, les contrôles aussi. Ce lundi, les coiffeurs manifestent contre une «concurrence déloyale».

 Ce lundi 30 juin, les coiffeurs battent le pavé à Paris. À l’appel de l’Union nationale des entreprises de coiffure (Unec), des professionnels venus de toute la France manifestent contre une «concurrence déloyale» devenue, selon eux, insoutenable. Au cœur de la colère : la prolifération de salons illégaux, de barbershops non déclarés et d’un marché parallèle qui s’organise à ciel ouvert. 

«À 10 ou 12 euros la coupe, comment les barbers peuvent-ils tenir ?», s’interrogent les professionnels du ciseau, alors qu’ils s’estiment accablés par les charges, les normes et les loyers. Le 5 juin, les douanes, la gendarmerie et l’inspection du travail ont mené une opération de contrôle dans plusieurs établissements dans la Mayenne. 

L’un des barbers, dissimulé sous une porte cochère, ne disposait ni de fenêtres, ni de plan d’évacuation, ni d’issue de secours clairement identifiée. Pourtant, l’apparence était trompeuse : fauteuil de barbier, enseigne rétro et réservation en ligne, tout y était pour faire illusion.

Les descentes se multiplient. À Mont-de-Marsan (Landes), 37 agents de police, de l’Urssaf et des impôts ont inspecté cinq salons en avril. Bilan : trois personnes en situation irrégulière interpellées et quatre établissements visés pour aide au séjour illégal, emploi de travailleurs étrangers sans titre et travail dissimulé. Un redressement de 100 000 euros a été dressé par l’Urssaf, et une amende de 7 500 euros par le fisc, indique le journal Sud-Ouest. 

La tension est aussi palpable aussi en Île-de-France. En janvier, 300 inspecteurs ont été mobilisés dans 65 communes. Les barbershops, les nail bars et les petits salons de quartier ont été particulièrement ciblés : vitrines baissées, prétendus coiffeurs qui fuient ou se font passer pour des clients, salariés sans contrat… Les agents parlent d’un secteur à risque, «souvent peu outillé sur le plan administratif » 

Les coiffeurs contre les « baissiers »… 

L’an dernier, l’Urssaf a mené près de 6 700 contrôles, en hausse de 11%, privilégiant le BTP, les services aux entreprises et les commerces, dont les «barbershops», concept un peu fourre-tout qui permet de désigner tout ce qui ne relève pas du salon de coiffure traditionnel, avec un record de redressements à la clé.

Pourtant, le travail au noir n’est pas un phénomène nouveau dans la coiffure. En 2012, une enquête de l’Agence centrale des organismes de Sécurité sociale (Acoss) révélait que 4,2% des salons de coiffure et d’esthétique pratiquaient le travail dissimulé. Un chiffre déjà jugé sous-évalué à l’époque, car les contrôles excluaient les horaires du matin et du week-end, prévenait la branche recouvrement de la Sécurité sociale. 

L’Administration fiscale est aussi sur la brèche : comme dans d’autres secteurs artisanaux, le recours occasionnel au «black» reste une réalité connue, parfois tolérée, rarement assumée. Treize ans plus tard, la montée du statut d’auto-entrepreneur n’a fait qu’accroître l’opacité du secteur.

La colère n’est pas non plus nouvelle dans les rangs des coiffeurs. Le 23 mars 2015, ils s’étaient déjà mobilisés à Paris, un an après l’élection de Bernard Stalter à la tête de l’Union nationale des entreprises de coiffure (Unec). Le mot d’ordre de l’époque ? «Laissez-nous travailler» et «Laissez-nous embaucher». Les manifestants dénonçaient des charges trop lourdes, des difficultés croissantes pour embaucher et une concurrence jugée déloyale… 

Remontons encore un peu le temps : dans les années 1930, en pleine crise économique, les coiffeurs se mobilisaient contre les «baissiers» – ces confrères cassant les prix – et le travail au noir. Des comités de vigilance s’organisaient pour faire fermer les salons jugés déloyaux, parfois à coups de vitrine brisée. Une époque où la colère coiffait court !

Vers une banalisation de la fraude sociale ? 

Aujourd’hui, les griefs restent les mêmes, à ceci près que l’illégalité s’est, depuis, installée en pleine lumière. Car ce qui rend aujourd’hui la situation explosive, c’est le sentiment d’abandon d’une profession longtemps encadrée. Depuis 2023, il suffit d’un CAP et de trois ans d’activité pour ouvrir un salon, là où un brevet professionnel était autrefois exigé. 

Ajoutez l’immatriculation en ligne sans vérification, des formations privées douteuses et l’émergence d’activités comme le head spa : les coiffeurs dénoncent une concurrence jugée déloyale dans un secteur de moins en moins régulé… À leurs yeux, l’histoire se détricote. 

Ce qui étonne le plus, c’est la banalisation de ces pratiques. Ce qui relevait hier de l’exception – un ou deux salariés non déclarés – devient aujourd’hui un mode opératoire bien huilé, où les charges sociales sont éludées, les qualifications absentes et les prix cassés pour capter une clientèle peu regardante. Dans certains quartiers, l’économie officielle fait désormais figure de parent pauvre face à ce système parallèle, plus rapide, plus souple, moins coûteux… Mais illégal.

Et toute la filière beauté est sur le qui-vive. Car le phénomène ne touche pas que les salons de coiffure. Du côté de l’esthétique, les signaux d’alerte se multiplient aussi. Prothésie ongulaire, rehaussement de cils, madérothérapie… Le marché explose, mais pas sans pièges. 

À la clé : des formations privées qui fleurissent, souvent très onéreuses, parfois trompeuses. Certaines ne débouchent sur aucun diplôme reconnu par l’État, laissant les élèves sans véritable débouché professionnel, faisait savoir la Confédération nationale artisanale des instituts de beauté (Cnaib) au début de l’année.

«Sur la plateforme de France Travail, de très nombreuses offres de formation ne mentionnent pas qu’être diplômé en esthétique [CAP ou BP] est un prérequis, comme le veut le Code de l’artisanat. Mais France Travail n’a pas suffisamment de pouvoir de modération sur les offres déposées pour encadrer ces dérives», prévenait Martine Bérenguel, présidente de la Cnaib.

Travail illégal et sans papiers : le non-dit

Dans ce contexte, la manifestation des coiffeurs prévue à Paris le 30 juin prend un tout autre relief : il ne s’agit plus seulement de charges ou de diplômes, mais d’une profession qui réclame que le cadre légal s’applique à tous, et pas seulement à ceux qui jouent le jeu. Un problème qui déborde le strict champ de la coiffure. 

En 2014, au 57 boulevard de Strasbourg, à deux pas de Château d’Eau, haut lieu de la coiffure afro à Paris, une autre colère éclatait. Dix-huit coiffeuses sans-papiers, exploitées dans un salon baptisé «New York Fashion», entamaient une grève inédite pour dénoncer le travail dissimulé, les journées de quatorze heures, les salaires à la tâche et un climat de peur entretenu par des pratiques mafieuses. Leur occupation du salon, soutenue par la CGT, dura plus d’un an et aboutit à plusieurs régularisations.

À l’heure où les professionnels appellent à plus d’équité et de contrôle, le souvenir de ces coiffeuses du « 57 » rappelle que le travail illégal ne se limite pas aux seuls barbershops hors-la-loi. Il révèle, au contraire, des fragilités sociales, économiques et migratoires profondes.

LIRE AUSSI : Qualifications en baisse, pratiques « hors cadre » : la coiffure face au risque de dilution ?

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