Le cerveau sera-t-il l’avenir de la cosmétique ? «Aujourd’hui, l’amélioration de l’apparence de la peau n’est plus la seule préoccupation des utilisateurs de produits cosmétiques», assure le fournisseur d’ingrédients cosmétiques Sollice Biotech sur son site. Depuis longtemps, le bien-être est sorti de son pré-carré «New Age». Et l’industrie des cosmétiques ne fait pas exception.
Il faut dire que deux alliés de poids sont venus appuyer sa nouvelle quête : l’IA et les neurosciences. Ils permettent aux laboratoires d’évaluer avec plus de précision l’impact des formules sur le plaisir des consommateurs, et donc leur… cerveau.
«Désormais, pas une nouvelle gamme ne se crée sans revendiquer une quelconque approche holistique où l’émotion, à défaut d’être un ingrédient, jouerait un rôle tout aussi essentiel au travers d’une texture, d’un parfum, d’une couleur, d’un design même… », relevaient récemment nos confrères du Figaro.
L’effet « feel good » : influencer l’humeur…
Payot joue sur du velours en associant sommeil et routines beauté… Mais le plus intéressant est à venir, à en croire les spécialistes des ingrédients, dont les départements R&D marchent à plein régime pour dénicher l’actif qui rendra les consommateurs accros à leurs produits. Ainsi, Givaudan a lancé Sensityl, un nouvel actif cosmétique issu de travaux de biotechnologies sur les microalgues.
«Le premier ingrédient en son genre à influencer positivement l’humeur des consommateurs en un mois seulement, grâce à ses puissants bienfaits apaisants», annonce dans un communiqué le géant suisse des arômes alimentaires et des fragrances. Mais si les cosmétiques et le bien-être psychologique sont de vieux compagnons de route, tout n’est pas permis au royaume des produits de beauté.
D’où la réaction de la Société française de dermatologie (SFD), qui a mis en garde, fin février, «les autorités, les consommateurs et les professionnels de santé» contre les publicités affirmant que les cosmétiques influencent l’état psychique. Le dossier est désormais entre les mains de la DGCCRF et l’Anses. À suivre, donc.
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Profession bien-être : Certaines marques de cosmétiques en font-elles trop sur le « bien-être mental »?
Pr Laurent Misery* : Soyons clairs, il y a deux choses bien différentes. D’abord, il y a le fait que n’importe quel cosmétique peut être agréable, tout comme un aliment ou un parfum. Que son utilisation puisse améliorer la qualité de vie des gens qui ont une peau sèche ou atopique, c’est très bien. Qu’il puisse apporter du bien-être, il n’y a aucun doute.
Le problème n’est donc pas là. Ce qui ne va plus, c’est que certains fabricants de cosmétiques ajoutent des actifs, dans leurs cosmétiques, qui ont pour but d’agir directement sur le système nerveux, et donc le cerveau. À ce moment-là, on change complètement de dimension.
Mais quels types d’ingrédients ?
Souvent, ce sont des ingrédients qui vont agir sur les endorphines, certains contiennent des extraits de cannabis.
Ces ingrédients ne peuvent-ils pas avoir des effets positifs sur la peau ? À quel moment, les marques franchissent-elles la ligne jaune ?
Que le cannabis ou des endorphines aient des effets favorables sur la peau, oui. Que l’on agisse sur le cerveau, sur le bien-être, sur les émotions, sur l’humeur, alors là, certainement pas ! Encore une fois, un cosmétique ne doit agir que sur la peau, les phanères, la bouche ou les muqueuses génitales.
Dans la réalité, est-ce toujours le cas ?
Je n’en suis pas si sûr. La pénétration d’actifs dans le flux sanguin n’est jamais contrôlée…
Mais vouloir agir sur les émotions, cela relève de la chimie ou, tout simplement, du marketing ?
Je ne sais pas. Soit c’est de la publicité mensongère et donc elle doit être interdite, soit c’est vrai, et il est possible que ça soit vrai, quand on connaît les relations entre la peau et le système nerveux, mais cela veut dire qu’on veut agir sur le cerveau, alors qu’un cosmétique ne doit jamais agir sur autre chose que la peau.
Il y a pire : s’il peut induire des dépendances, comme certaines publicités le laissent entendre, on serait à la limite du trafic de stupéfiants. Par exemple, sur certains sites, on peut lire que, grâce à ce qu’il y a dans le produit, on y revient… C’est pour cela qu’on a alerté, non seulement la presse, mais aussi la DGCCRF et l’Anses.
Avec ce type d’allégations, les fabricants mettent-ils un pied dans le domaine de la santé ?
Oui, absolument. Certains fabricants revendiquent même un effet sur le sommeil. Soit ce sont des somnifères ou des anti-dépresseurs, soit ce sont des cosmétiques, mais il n’y a rien entre les deux.
Dans votre livre «Votre peau a des choses à vous dire»*, vous écrivez que la peau est un organe «psychique», qui «nous met en relation avec le monde ». On vous aurait mal compris ?
Je pense qu’on essaye parfois de détourner cette idée ou de l’utiliser à des fins qui peuvent être illégales… Je précise que c’est une minorité de l’industrie cosmétique. Dans mon livre, j’explique surtout que les fonctions de la peau sont sous l’influence du système nerveux et du psychisme et que «la peau a des choses à nous dire», c’est-à-dire qu’elle peut être le reflet du stress. Je ne dis surtout pas qu’il faut prendre le contrôle du cerveau en appliquant des produits chimiques ou soi-disant naturels sur la peau ! Dès l’introduction, je cite même l’exemple d’une femme qui a un psoriasis et à qui j’ai dû expliquer qu’il fallait immédiatement arrêter une crème censée agir sur sa dépression.
Où en est la recherche sur la peau, notamment en neurobiologie ?
On peut très bien avoir des effets très intéressants sur la peau en travaillant uniquement sur ses interactions avec le système nerveux. Par exemple, on peut activer les récepteurs aux endorphines ou aux endocannabinoïdes, c’est-à-dire des homologues des produits du cannabis mais fabriqués dans la peau, et avoir un effet apaisant dans les peaux sensibles. On peut aussi stimuler la production de certains neuromédiateurs, pour favoriser la différenciation des kératinocytes, et donc renforcer la barrière cutanée.
Est-ce qu’on peut lier l’origine émotionnelle à l’état de la peau ?
Oui, il y a une influence du stress sur la peau. Le stress crée une inflammation générale qui va aggraver les maladies cutanées ou, tout simplement, les peaux sensibles ou les peaux grasses.
Selon vous, peut-on aborder la cosmétique d’un point de vue global, autrement dit : « holistique » ?
Oui et non. Quand on a une approche holistique, on tient compte de l’environnement humain, des relations humaines, etc. L’approche holistique, c’est justement quand il y a une pluridisciplinarité, avec des médecins, des esthéticiennes, des kinés et des psychologues. À ce moment-là, on a véritablement une approche holistique, c’est-à-dire que l’on s’intéresse à la globalité de la personne humaine.
En revanche, quand je vois des gens de l’industrie cosmétique, et même parfois pharmaceutique, qui disent «nous avons une approche holistique», c’est n’importe quoi, parce que, justement, leurs produits ne doivent avoir qu’une action chimique et pas du tout une approche holistique. C’est du marketing fantaisiste.
Propos recueillis par Georges Margossian.
(*) Laurent Misery est président du groupe Psychodermatologie de la Société française de dermatologie (SFD), dermatologue au CHU de Brest et directeur d’une équipe de recherche sur la peau et le système nerveux. Il est aussi l’auteur du livre «Votre peau a des choses à vous dire», aux éditions Larousse, 2019.



