Psychologue et docteur en sciences, Yves-Alexandre Thalmann a fait de sa passion un sport de combat : tordre les concepts pseudo-scientifique jusqu’à ce qu’ils craquent. Et il faut dire qu’il a du travail : on n’a jamais autant parlé de «lâcher-prise», d’«énergies positives» ou de «pensée quantique», ni autant publié de livres censés nous rendre meilleurs, plus heureux, plus efficaces… Ou tout cela à la fois.
Dans son dernier livre, qui rassemble ses chroniques parues dans le magazine Cerveau & Psycho, l’auteur n’y va pas avec le dos de la cuillère. Il démonte avec jubilation les galimatias en ligne, des «sauts quantiques» de l’humanité aux «vibrations de la Terre à 40 Hz», en passant par les «activations de l’ADN», censées annoncer l’éveil planétaire.
Un mélange impressionnant de mots savants et de propos sans queue ni tête, dont il décode les ressorts cognitifs. Parmi eux figure l’effet Dunning-Kruger, qui consiste à «nous faire croire que tout est clair quand on n’y comprend rien». En fait, ce biais pousse les moins compétents à surestimer leur savoir quand les plus compétents doutent du leur… Ainsi va (parfois) le monde du bien-être.
L’injonction d’être heureux
Soyons justes : «L’Envers du développement personnel» n’est pas une charge contre le bien-être, mais un manuel de lucidité. Yves-Alexandre Thalmann y plaide pour une hygiène mentale simple : moins d’obsession de la perfection, plus de sens. Bref, face aux discours pseudo-scientifiques, il suggère davantage d’humilité.
Car, pour l’auteur, la quête du «mieux-être» s’est transformée en norme sociale. Derrière les slogans – «devenir la meilleure version de soi-même», «trouver sa mission de vie» ou encore «vivre l’instant présent» – s’installe une forme d’obligation morale : celle de toujours aller mieux.
«Que se passe-t-il quand la recherche du bonheur devient une injonction ? Quand la pensée positive remplace l’expression sincère des émotions ? Quand l’introspection permanente devient une nouvelle forme de pression ?», s’interroge le psychologue. Selon lui, le succès du développement personnel s’expliquerait moins par son efficacité que par la manière dont il exploite nos failles mentales : illusions de contrôle, croyance en un monde juste, biais de supériorité…
Le piège de l’auto-indulgence
«Se répéter jour après jour que tout est pour le mieux […] ne sert pas à grand-chose. En revanche, se conditionner mentalement pour adopter certains comportements constructifs est nettement plus efficace !», rappelle-t-il avec pragmatisme. Pas question, pour autant, de basculer dans l’excès inverse : «Je viens de faire un jogging, je peux bien m’empiffrer de chips ! J’ai trié mes déchets, je peux prendre l’avion !»…
Gare à la «licence morale», ce biais qui nous pousse à relâcher nos efforts dès qu’on s’est acheté une bonne conscience, prévient l’auteur. Une faille universelle dans un monde où le bien-être sert parfois d’alibi à l’auto-complaisance, prévient le psychologue, qui n’oublie pas non plus de s’attaquer à la tarte à la crème des gourous du bien-être : se répéter des phrases positives pour aller mieux.
«Tous les jours, à tout point de vue, je vais de mieux en mieux», promettait déjà Émile Coué au début du XXe siècle. Une méthode que l’auteur revisite sans ménagement. Car, à force de se répéter qu’on est «formidable», on risque surtout de se rappeler qu’on ne le pense pas vraiment, prévient Yves-Alexandre Thalmann.
Des études l’ont montré : les personnes ayant une faible estime d’elles-mêmes voient leur humeur se dégrader après avoir récité des affirmations positives. Le problème n’est donc pas de penser trop, mais d’agir trop peu. Mais là encore, vouloir toujours faire mieux, toujours plus, n’est pas forcément une qualité.
Redonner du sens à sa vie
Le psychologue, qui décidément ne laisse rien passer, démonte un autre mythe : celui du perfectionnisme heureux. «Non seulement il n’aide pas à obtenir de meilleurs résultats, mais il est associé à des sentiments déplaisants qui se traduisent par une autocritique sévère», assure-t-il.
Inspiré par Roy Baumeister, il rappelle que le sens de la vie compte autant que le plaisir immédiat. «En courant après le bonheur, le développement personnel s’est focalisé sur le bien-être émotionnel. Problème : cet objectif débouche parfois sur un sentiment d’inutilité et de vacuité», regrette l’auteur.
À rebours des dénonciations caricaturales, il prône avant tout le discernement. En clair, vérifier les affirmations à l’épreuve des faits, replacer les émotions et les biais cognitifs au centre du raisonnement. Car le vrai bien-être, au fond, commence là où s’arrête la pensée magique.
«L’envers du développement personnel – 20 croyances qui ne font pas (forcément) du bien», Yves-Alexandre Thalmann, Éditions 41, 19,90 euros. Sortie le 6 novembre.
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