Profession bien-être : L’Assemblée nationale a approuvé le 14 février le projet de loi portant sur les dérives sectaires. Deux nouveaux délits sont créés, notamment celui de provocation à l’abandon de soins. Les naturopathes se sentent concernés ?
Jérôme Poiraud : La profession de naturopathe se sent pas du tout visé par ce projet de loi, parce que la très grande majorité des naturopathes en France sont des professionnels qualifiés, qui connaissent bien leur sphère d’action et savent où ils ne doivent pas intervenir. J’ajoute qu’on peut trouver des dérives sectaires dans tous les milieux professionnels.
Les mêmes noms de personnes qui se prétendent naturopathes circulent souvent dans les médias généralistes, comme, par exemple, Thierry Casasnovas ou Miguel Barthéléry. Pourquoi la naturopathie attire autant la polémique ?
Comme vous le dites, ce sont toujours les mêmes noms qui ressortent dans les médias, parce qu’il n’y en a pas d’autres. Connus depuis très longtemps, ce sont souvent des personnes qui ont une pratique complètement isolée. Ils se disent naturopathes mais ils n’ont été formés dans aucune école sérieuse en France. Ils n’ont donc pas la déontologie, ni la pratique professionnelle, qui leur permettraient un exercice serein de leur activité et qui protègerait les usagers.
Jusqu’où peut-on aller quand on est naturopathe : le «jeûne total», c’est-à-dire le «pranisme» ou «respirianisme»?
Le prianisme ou le respirianisme ne font pas du tout partie de la naturopathie. C’est une pratique qu’on retrouve en Inde, dans la médecine traditionnelle ayurvédique. Les naturopathes ne sont donc pas formés à ces approches. En revanche, le jeûne, c’est-à-dire le fait de s’abstenir de nourriture solide mais de continuer à s’hydrater, a toujours été présent dans les pratiques occidentales, comme le jeûne intermittent, qui est pratiqué une manière assez simple.
Par exemple, on va sauter le petit déjeuner ou le repas du soir pour avoir une phase de jeûne d’à peu près 16 heures en incluant la nuit. Des études ont été menées en France par des CHU ou par l’Inserm qui corroborent l’intérêt que ce type de jeûne peut avoir, notamment pour réduire les inflammations digestives et équilibrer le microbiote, voire stimuler les défenses naturelles.
N’est-ce pas finalement la nature même de la naturopathie, qui est de chercher des moyens naturels pour renforcer ou d’activer les défenses de l’organisme, de prôner l’auto-guérison, et donc de se détourner du corps médical traditionnel ?
Quand on dit laisser faire la nature et auto-équilibre de l’organisme, cela veut dire que, quand on donne à un organisme de quoi bien fonctionner, c’est-à-dire une alimentation qui est en adéquation avec les besoins de la personne, quand on lui donne un mouvement au quotidien, pour réduire la sédentarité, quand on lui donne une capacité à bien se régénérer avec un bon sommeil, quand on lui donne les moyens pour bien gérer au quotidien ces émotions et son stress, l’organisme va avoir un système digestif qui fonctionne bien sans risque d’inflammation, un système immunitaire qui va bien pouvoir lutter contre les différents organismes pathogènes et faire face au stress de la vie moderne.
Quelle est la frontière avec le champ d’intervention des professionnels de santé ?
Les naturopathes sont formés à détecter ce qui ne relève pas de leur champ de compétences de manière à pouvoir renvoyer leurs clients chez un autre professionnel, qu’il soit professionnel de santé, ostéopathe ou chiropracteur. J’ajoute qu’ils sont aussi formés à détecter ce qu’on appelle les «drapeaux rouge», c’est-à-dire ce qui nécessite absolument l’intervention d’un professionnel de santé. Ils se positionnent en prévention et n’ont pas à intervenir si la personne nécessite une prise en charge médicale.
Est-ce qu’on peut évaluer la naturopathie, qui est une approche de la santé, une discipline, voire un mode de vie, mais dont le corpus méthodologique semble encore faire défaut ?
La réponse simpliste serait de dire, non, il n’y a pas suffisamment de preuves scientifiques, mais c’est souvent quand on a un regard franco-français de la naturopathie, parce qu’au niveau mondial, il y a un corpus de preuves scientifiques très important. L’Omnes est vice-présidente de la Fédération mondiale de naturopathie, qui a produit pour l’OMS, en 2021 un document qui s’appelle «Évaluation des technologies de la santé en naturopathie». On y a répertorié plus de 2 000 études scientifiques revues par les pairs et plus 300 essais cliniques. Ces preuves scientifiques vont éclairer nos pratiques en France.
Il y a plus d’un an, à la suite de la décision de Doctolib de chasser les praticiens de bien-être de sa plateforme, des organisations de naturopathes appelaient à réglementer d’urgence la naturopathie. Où en est-on aujourd’hui ?
L’Omnes, en tant qu’organisation professionnelle, a également appelé à réglementer la profession. On s’est regroupé pour pouvoir écrire une norme volontaire du métier de naturopathe avec l’Afnor. Elle englobe l’information, la déontologie et la pratique du métier, et elle devrait être publiée avant l’été. Ce sera une première en France et en Europe. Notre objectif, c’est aussi d’obtenir de France compétences qu’elle accepte d’avoir des formations de naturopathie inscrites au registre national des certifications professionnelles.
Quelles passerelles voyez-vous entre la naturopathie et l’esthétique, sachant qu’il y a beaucoup d’esthéticiennes qui souhaitent compléter leur formation avec ce type d’activité ?
Je vois une synergie entre l’esthétique et la naturopathie, parce qu’on va prendre le meilleur des soins externes et le meilleur des soins internes, et c’est là où on obtient les meilleurs résultats à moyen et à long terme. En plus des soins cabines que peuvent faire des esthéticiennes, on va pouvoir apporter des informations, des conseils, pour mieux manger au quotidien, et donc avoir un bénéfice interne. Là, je reprends un petit peu ce que disait Hippocrate, il y a plus de 2 500 ans : que ton alimentation soit ton premier soin ou ta première médecine.
Les esthéticiennes peuvent aussi renforcer l’idée, chez leurs clients, d’être moins sédentaires, et donc de bouger leur corps plus régulièrement. Elles ne vont pas remplacer ce que font les coachs sportifs, bien sûr, mais remettre en mouvement le corps par une marche régulière, être moins assis sur sa chaise, etc. Elles peuvent aussi donner des conseils pour mieux gérer le stress au quotidien, la reconnexion avec le corps.
Propos recueillis par Georges Margossian.
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