Profession bien-être : Vous êtes membre du comité organisateur du 38e congrès mondial de l’ICMART*, qui rassemblera des médecins et sages-femmes acupuncteurs venus du monde entier. En quoi cet événement marque-t-il une étape importante pour la reconnaissance de l’acupuncture en Europe et en France ?
Dr Marc Martin : Je ne sais pas si ce congrès marquera véritablement une reconnaissance officielle de l’acupuncture, car l’acupuncture médicale fait déjà partie du champ de la santé. Mais c’est un moment symbolique : la France accueille cette année ses homologues du monde entier, et nous en profitons pour pour faire une évocation de 200 ans d’acupuncture.
On pense souvent que la reconnaissance est récente, alors qu’en réalité, les premiers travaux scientifiques ont été menés par des Français dès 1825. À cette époque, un médecin faisait déjà des travaux d’électroacupuncture, au tout début de l’électricité… Cela a marqué l’entrée de l’acupuncture dans une approche scientifique.
Et si l’on avance un peu dans le temps, dans les années 1930, apparaissent les premières consultations hospitalières d’acupuncture en France. Aujourd’hui, on peut s’en réjouir : l’acupuncture est bien implantée dans les hôpitaux, notamment dans les centres antidouleur, les soins de support ou encore en oncologie.
On parle désormais d’«acupuncture médicale», fondée sur des preuves scientifiques. Qu’est-ce qui la distingue dans sa démarche et dans sa reconnaissance institutionnelle par rapport à l’acupuncture traditionnelle ?
En soi, le terme « traditionnel » est un peu galvaudé. Il ne veut pas dire grand-chose. C’est un mot inventé au cours du XXe siècle, plutôt pour affirmer une certaine hégémonie chinoise. Ce sont les Chinois qui ont utilisé ce terme de médecine traditionnelle pour essayer de s’approprier un héritage commun. Or, sans vouloir déplaire à nos amis chinois, l’acupuncture est aujourd’hui universelle, mondiale.
C’est pour cela que nous insistons sur le terme d’acupuncture médicale. Si nous voulons garder les consultations ouvertes dans les hôpitaux, il faut rappeler qu’il n’existe qu’une seule médecine, et que celle-ci n’aime pas trop l’expression médecine traditionnelle chinoise. Les médecins acceptent l’acupuncture, mais à condition qu’elle soit débarrassée de tout aspect ésotérique.
Bien sûr, nous sommes tout à fait conscients de nos racines dans le corpus médical chinois, mais nous l’abordons dans une perspective médicale, parce qu’il s’est toujours agi d’un soin médical. Le médecin d’Orient qui pratiquait l’acupuncture a toujours été du côté de la science et de la connaissance.
En fait, si je n’aime pas trop le mot «traditionnel», c’est parce qu’il donne l’idée d’un savoir immuable, figé, alors qu’en réalité, l’acupuncture est un savoir vivant, qui s’est sans cesse enrichi au fil des siècles des apports de ses voisins, des découvertes scientifiques et des connaissances du moment.
Sur quels champs thérapeutiques l’acupuncture médicale a-t-elle aujourd’hui démontré son efficacité ?
Elle a démontré son efficacité dans plus de 130 domaines du soin, ce qui montre à quel point son champ d’action est large. De façon générale, elle est particulièrement indiquée dans la prise en charge de la douleur, de l’anxiété, de la dépression et du stress, ce qui inclut naturellement les troubles du sommeil.
Elle est également reconnue en gynécologie et obstétrique, ainsi que pour les troubles digestifs. Il existe aussi des domaines plus spécifiques, comme les soins de support en oncologie, où les médecins acupuncteurs interviennent de plus en plus.
Aujourd’hui, la recherche élargit son regard : elle ne se limite plus à l’évaluation purement médicamenteuse. Elle prend aussi en compte le ressenti du patient, l’amélioration de la qualité de vie, ou encore la diminution de la douleur mesurée sur une échelle visuelle analogique.
Concernant le sommeil, c’est en effet une indication fréquemment citée. De nombreuses études sortent chaque année : environ 300 essais contrôlés randomisés (ECR). Ces études sont relues et synthétisées par des équipes qui formulent ensuite des recommandations officielles.
Ainsi, plusieurs sociétés savantes de différentes disciplines reconnaissent aujourd’hui l’intérêt de l’acupuncture. En rhumatologie et en médecine physique et de rééducation, elle est recommandée pour la gonarthrose. En neurologie, j’ai moi-même participé en 2021 à la réécriture du référentiel sur la migraine avec la Société française d’études des migraines et des céphalées.
J’ajoute qu’en France, une équipe parisienne de l’AP-HP présentera prochainement des travaux sur les soins de support en oncologie, notamment dans le traitement des neuropathies induites par les taxols, des substances utilisées dans certains cancers digestifs.
L’acupuncture repose sur une conception énergétique du corps, très différente du modèle biomédical occidental. Comment les chercheurs et médecins parviennent-ils aujourd’hui à articuler ces deux visions, sans perdre l’esprit originel de la discipline ?
L’acupuncture a toujours absorbé les savoirs du moment. Aujourd’hui, il existe des hypothèses mécanistes et des validations par IRM fonctionnelles. Des domaines de science très pointus, comme l’optogénétique, permettent de mieux comprendre ce qui se passe après la piqûre de l’aiguille.
On s’aperçoit que des concepts longtemps évoqués – la circulation du chi – trouvent des explications dans des systèmes occidentaux. Il n’y a donc pas de vraie dichotomie. Il y a presque un émerveillement à voir l’acupuncture retrouver une forme de validation à travers les approches modernes du fonctionnement du corps humain.
Le terme d’« énergétique » revient souvent dans le discours des praticiens de bien-être. Que recouvre-t-il exactement, et jusqu’où peut-on en étendre le sens ?
Le terme «énergétique» est, d’une certaine façon, au cœur de nos cellules : elles ont besoin d’énergie, cela s’appelle l’ATP. Tout le vivant repose sur cette consommation d’ATP, qui donne à la cellule une forme d’énergie. On peut donc, à travers la constitution d’une cellule, suivre une trajectoire énergétique, notamment via les mitochondries.
Ce n’est pas contradictoire avec notre vision. La plus belle illustration reste la respiration : inspirer, expirer, c’est ce qui définit la vie. Dans le langage courant, on dit souvent : fatigue = manque d’énergie. Parfois on a trop d’énergie, parfois pas assez.
Mais il faut rester prudent. En tant que médecins acupuncteurs, nous ne renions pas ce qui nous a faits et nous enrichit. En même temps, nous voulons partager le langage commun des médecins. C’est important pour des raisons éthiques : les soins sont centrés sur le patient, ils doivent être validés et sécurisés.
Ma grande crainte, ce serait de faire une séance d’acupuncture à quelqu’un qui devrait plutôt aller aux urgences. Prenons un exemple : une personne très fatiguée, manquant d’énergie, vient me voir. Je dois vérifier qu’il ne manque pas quelque chose d’essentiel. S’il y a une anémie, ce serait monstrueux de poser une aiguille sans chercher la cause. Il faut rester rationnel pour ne pas faire perdre de chances au patient.
Qui peut pratiquer l’acupuncture en France ?
Selon le législateur, seules les professions médicales sont autorisées à pratiquer l’acupuncture : médecins, sages-femmes, chirurgiens-dentistes et vétérinaires. Toute autre personne qui la pratiquerait s’expose à un exercice illégal de la médecine.
L’acupuncture est-elle remboursée ?
Oui, l’acupuncture est remboursée lorsqu’il s’agit d’une consultation médicale. Si vous consultez un médecin acupuncteur, la séance est prise en charge comme une consultation classique. Lorsque des séances répétées sont nécessaires, le praticien doit suivre une nomenclature précise, mais une partie des actes peut également être remboursée par les assurances privées.
Propos recueillis par Georges Margossian.
(*) International Council of Medical Acupuncture and Related Techniques.
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