Relancer la marque Alexandre de Paris, c’est restituer à la haute coiffure française tout son prestige en célébrant la virtuosité et l’excellence, explique Michel Dervyn, des étoiles dans les yeux. Il se souvient encore des magazines de coiffure qu’il dévorait, alors qu’il n’était qu’un jeune apprenti. Un nom revenait toujours : monsieur Alexandre.
Aujourd’hui, il se dit porteur d’un trésor, se sentant plus que jamais investi d’une mission : redonner à Alexandre de Paris sa grandeur, tout en la propulsant vers l’avenir. Pour cet entrepreneur de 78 ans, figure emblématique de la coiffure française, ce n’est pas qu’une simple entreprise. «On ne rachète pas Alexandre, on hérite d’un savoir-faire», aime-t-il rappeler. Un héritage qui ne se résume pas aux techniques, mais à une passion, la vraie clé pour faire revivre l’âme de la maison.
Profession bien-être : Alexandre de Paris occupe une place singulière dans votre parcours. Vous aviez déjà repris le salon en 1990, bien avant de racheter la marque. Que représente-t-il pour vous ?
Michel Dervyn : Je suis un homme très heureux et très chanceux d’avoir pu rencontrer quelqu’un comme Alexandre. J’ai commencé la coiffure dans des salons plus modestes, avec, comme pour tous ceux de ma génération, un seul objectif en tête : gravir l’échelle sociale. Partir du Nord et arriver à Paris, tout ce qui alimente ce moteur de la reconnaissance…
C’était une autre époque. La coiffure n’était pas du tout démocratisée. Quand j’ai démarré ce métier par l’apprentissage, je voyais les magazines de coiffure avec monsieur Alexandre. C’était un rêve inaccessible. Et puis, quand vous êtes bon dans ce métier, des maisons comme L’Oréal vous font rentrer dans une écurie, vous voyagez, vous participez à des concours… Et puis, un jour, j’ai été mis en contact avec monsieur Alexandre, qui voulait céder son affaire.
Les Parisiens ne voulaient pas absolument pas la reprendre, parce qu’à l’époque on faisait surtout des coupes, alors qu’Alexandre, c’était un vrai coiffeur, le plus latin des coiffeurs, qui faisait de la vraie coiffure. Ils étaient loin d’imaginer le potentiel historique, ce que j’allais découvrir par la suite, avec l’homme, qui allait changer ma vie.
Qu’avez-vous découvert après avoir racheté Alexandre de Paris ?
D’abord, j’ai découvert un véritable maître, pas dans le sens ancien du terme, mais quelqu’un qui a envie de vous faire grandir et de vous transmettre un héritage, parce qu’on ne rachète pas Alexandre, on hérite d’un savoir-faire et d’un savoir être. Se retrouver à L’Elysée, se retrouver à Vaux-le-Vicomte, se retrouver dans les défilés de mode… Je peux vous dire je n’avais jamais appris ça auparavant. J’étais plutôt pétrifié !
Je me souviens du premier jour, après la rachat, où je suis rentré dans le salon et que monsieur Alexandre m’a présenté à toutes ses grandes clientes, la comtesse de Paris, les Rothschild, etc. Il voulait absolument me présenter son amie Arielle Dombasle, qui est arrivée comme une star devant moi. J’ai cru que j’allais fondre sur place…
Après le parcours exceptionnel que vous avez eu dans la coiffure, qu’est-ce qu’Alexandre de Paris peut encore vous apporter sur le métier ?
Je pense que je suis un homme à multifacettes. Comme tous les coiffeurs, je suis un vrai comédien et je joue des pièces de théâtre, et Alexandre, c’est le théâtre ! C’est vraiment ce contact avec les clients, cette magie que j’avais un peu perdue, finalement, et que je n’avais pas connue dans les petits salons. Une véritable relation, une vraie fidélisation de la clientèle, quelque chose d’impalpable…
Je pense que le message d’Alexandre, c’était de faire grandir les coiffeurs, pas sur le plan économique, mais en tant que personne, culturellement. Et c’est justement ce dont nous avons besoin aujourd’hui, car nous avons réduit ce métier à une simple vision financière, alors qu’en réalité, c’est une profession unique où l’on entre en contact avec l’autre, et cela est véritablement exceptionnel.
Voilà pourquoi je suis convaincu qu’il faut retrouver les véritables valeurs et les codes humains qui font que, dans ce métier, nous sommes avant tout au service de l’autre. Cela a été oublié, mal perçu ou mal expliqué. On pense souvent que c’est la technique qui nous façonne, alors que c’est nous qui façonnons la technique.
J’ai le sentiment d’avoir un véritable trésor dans les mains. Il est encore dans sa cassette. J’ai eu pendant très longtemps beaucoup de pudeur à parler d’Alexandre L’émotion était trop forte. J’étais amoureux de cet homme, de sa façon de voir et de ce monde qui n’était pas le mien. Finalement, je me sentais un peu comme un invité. Maintenant, je sens que c’est à moi.
Quels sont vos projets aujourd’hui pour Alexandre de Paris ?
Je pense que j’ai le même potentiel que monsieur Arnault lorsqu’il a racheté Dior : nous avons, avec Alexandre de Paris, une véritable histoire. J’ai aussi fait un gros travail de recherche sur tous ses dessins et ses photos. On a une documentation exceptionnelle. Je pense donc créer un véritable événement autour de cet héritage et de le faire aussi déborder du monde de la coiffure. Les coiffeurs y trouveront une crédibilité, si c’est beaucoup plus ouvert, si ça touche vraiment le public.
On a aussi la chance d’avoir une licence d’accessoires qui marche très bien avec 250 boutiques dans le monde, mais c’est la coiffure qu’on n’a pas vraiment développé. Je me suis d’abord occupé de remonter le niveau de notre belle maison, avenue Matignon, qui fait un chiffre d’affaires de plus de 30% en ce moment. On a ouvert aussi aux Galeries Lafayette Haussmann. Et là aussi, l’affaire part en flèche.
D’autant que vous avez conservé le personnel d’Alexandre…
Tout le personnel. Les gens, je les ai connus il y a 35 ans. Aujourd’hui, ils ont la même verdeur que moi. Je peux vous le dire vraiment !
Combien avez-vous déjà investi ?
En général, on dit qu’il faut investir à peu près 5 % de son chiffre d’affaires. Aujourd’hui, on fait 5 millions de chiffre d’affaires. Cela vous donne un peu une idée…
Quel message Alexandre de Paris peut aujourd’hui faire passer aux femmes ?
Son message, c’est que toutes les femmes soient des reines dans mon fauteuil ! Toutes les femmes qui dépassent la cinquantaine ont besoin qu’on s’occupe d’elles. Elles ont besoin d’être comprises, qu’on réponde à leurs problématiques de changements de cheveux, de perte de cheveux, de vieillissement, etc. Plutôt que de parler de jeunisme en permanence, ce qui est très bien, les coiffeurs devraient aussi penser à toutes ces femmes qui ont besoin de garder leur beauté et leur autonomie, être plus sûres d’elles. Je crois que le rôle d’un coiffeur, c’est d’aider les femmes à se remettre en confiance pour affronter toute la dureté de la vie.
On n’a jamais autant parlé de la coiffure masculine aujourd’hui. Est-ce qu’Alexandre de Paris envisage de s’inscrire dans cette tendance ?
J’ai déjà la marque Alexandre Homme. C’est un salon qui avait été créé par monsieur Alexandre, rue Marbeuf, il y a une soixantaine d’années. La décoration avait été faite par Jean Cocteau himself, extraordinaire ! Ce salon a quand même tourné pendant de très longues années. Pour l’instant, j’ai ouvert un espace aux Galeries Lafayette Haussmann, mais j’ai un gros projet de développement avec Alexandre Homme. Il y a un fort besoin : les hommes qui prennent de l’âge et qui ont du temps et des moyens. Ils sont en recherche d’un vrai salon, à l’instar des salons pour dames, où on s’occupe d’eux, avec un véritable service.
Propos recueillis par Georges Margossian.
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