Dans les cabinets médicaux, les signalements se multiplient. «Les dermatologues et chirurgiens plasticiens observent une hausse des complications graves», liées à des injections mal réalisées ou à l’utilisation de produits dont l’origine n’est pas maîtrisée, ont alerté le Syndicat national de chirurgie plastique reconstructrice et esthétique (SNCPRE), celui des dermatologues-vénérologues et le Conseil national de l’Ordre des médecins (Cnom), lors d’une conférence de presse commune, mercredi 18 mars.
Les praticiens évoquent aussi des produits «douteux», parfois contrefaits, périmés ou mal conservés. Au final, les conséquences dépassent largement l’incident esthétique. Les cas recensés font état de «nécroses, infections graves, embolies, déformations irréversibles ou hospitalisations d’urgence». En 2024, huit cas de botulisme ont ainsi été déclarés en Ile-de-France à la suite d’injections illégales de toxine botulique.
La progression du phénomène est désormais documentée. En 2025, l’Ordre des médecins a enregistré 213 signalements d’actes médicaux et chirurgicaux illégaux à visée esthétique, contre 128 en 2024, 123 en 2023 et 62 en 2022.
Depuis 2019, le SNCPRE indique avoir déposé «33 plaintes», avec une vingtaine de dossiers encore en cours. Malgré ces démarches, les procédures restent complexes. Identifier les auteurs, réunir les preuves et constituer des dossiers exploitables prend du temps, d’autant que les pratiques se déplacent et s’organisent en ligne.
Seule une partie des signalements donne lieu à une saisine du procureur. En 2025, seulement 20 cas ont été transmis à la justice. Une réalité qui souligne le décalage entre l’ampleur du phénomène et les capacités de réponse judiciaire.
Des profils venus de l’esthétique
Les profils mis en cause ne relèvent pas uniquement de faux médecins ou d’identités totalement extérieures au secteur de la beauté. Dans les dossiers suivis depuis sept ans, Me Laëtitia Fayon décrit une grande diversité de situations. «Certaines personnes se présentent comme esthéticiennes, parfois avec diplôme, parfois sans», déclare-t-elle à Profession bien-être.
Une réalité qui brouille les repères pour les clientes, sans changer la règle, car ces pratiques restent illégales. Le phénomène ne se limite donc pas à des activités clandestines dans des lieux isolés. Il apparaît aussi dans des espaces plus installés, des hôtels, des appartements, voire dans des instituts de beauté. C’est même «assez fréquent», ajoute l’avocate de la SNCPRE.
Une confusion entre beauté et médecine
Au cœur des dossiers, un même constat revient : la frontière entre esthétique et médecine est mal comprise, parfois… volontairement. Me Laëtitia Fayon décrit des pratiques où les titres utilisés entretiennent l’ambiguïté. «Ce sont des titres génériques, comme cosmétologue, avec connotation médicale», explique-t-elle. Ils rassurent les clientes sans correspondre à une qualification médicale réelle.
Cette confusion s’appuie aussi sur un contournement du vocabulaire médical. Pour éviter toute référence explicite à des actes réglementés, certains comptes utilisent des appellations marketing. Des termes comme «Douce Lips» ou «Russian Lips» peuvent ainsi désigner des injections dans les lèvres sans mention du produit injecté.
D’autres expressions, comme «lifting coréen», recouvrent en réalité des gestes plus lourds, pouvant correspondre à une lipoaspiration du menton, qui constitue un acte chirurgical. Ce mélange des genres s’accompagne d’un rapport déformalisé au soin, plus «accessible», car bien loin d’un univers médical perçu comme intimidant, alors que la majorité des victimes sont jeunes, voire encore adolescentes.
Effraction cutanée et législation
Pourtant, la règle reste toujours la même. Dès lors qu’il y a effraction cutanée, l’acte relève de la médecine, indépendamment du produit utilisé, de la dose injectée ou de la finalité esthétique recherchée. Cette position a été confirmée en 2022 par la Direction générale de la santé : «Toute injection, en ce qu’elle porte atteinte à l’intégrité du corps humain, constitue un acte médical et ne peut être pratiquée que par un professionnel de santé».
Un constat sensible pour la filière beauté, qui ne remet pas en cause l’ensemble de la profession, mais qui éclaire une zone de confusion persistante. La beauté n’est pas la santé. Plus cette frontière se brouille, plus l’image et la crédibilité des métiers de l’esthétique se trouvent exposées.
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