Profession bien-être : Quelles dérives constatez-vous ?
Dr Martine Baspeyras : Il y a d’abord celles qui se font surinjecter et qui finissent par venir nous consulter. Quand je les vois arriver avec leur petit miroir grossissant en me disant «docteur, il faut en mettre là, parce que j’ai une petite ride», alors qu’elles sont déjà gonflées comme des ballons, je passe pas mal de temps à leur dire que ce n’est pas possible.
Le problème, c’est que beaucoup de gens essayent de lutter contre l’ombre et la lumière. On a dit à tout le monde qu’avoir un teint lumineux, un teint resplendissant et moins d’ombres, c’était plus joli, c’est vrai, mais pas d’ombre du tout, pour ressembler à un ballon, c’est très moche. En plus, cela crée des disproportions par rapport à une harmonie de visage.
Est-il possible de revenir en arrière dans ces cas-là ?
Quand les gens injectent des produits comme de l’acide hyaluronique ou même certains inducteurs tissulaires, oui. En dermatologie, nous n’utilisons que des produits résorbables. Avec les années, ces disproportions vont diminuer, mais ça peut être très long. On essaye alors que cela aille plus vite.
Vous constatez souvent un excès de volume chez les jeunes femmes. Comment l’expliquez-vous ?
Chez les jeunes femmes, ce sont essentiellement les lèvres et, de temps en temps, les pommettes, qui sont concernées. Pourquoi ? Parce que l’on a érigé en critères de beauté des pommettes hautes et proéminentes, dans le style d’Angelina Jolie. Quant aux lèvres, comme bien souvent les gens se voient de face, ils vont se surgonfler, ce qui, de profil, crée des formes que l’on pourrait qualifier de «canard» ou de «tanche», appelez ça comme vous voulez, c’est monstrueux ! Là encore, beaucoup de jeunes essayent de ressembler aux autres. Ils cherchent à correspondre à un modèle social.
On a beaucoup parlé des fake injectors l’année dernière. Où en est-on aujourd’hui ?
Il y en a toujours beaucoup ! Les fake injectors, ce sont des gens qui n’ont aucune formation et qui se forment en cinq minutes sur YouTube. Des «petits cours» y sont diffusés et les gens apprennent, soit à s’auto-injecter, soit à injecter d’autres personnes, avec une méconnaissance complète de l’anatomie et des produits. Certes, depuis un an, une loi est passée. En pharmacie, il faut une ordonnance pour avoir de l’acide hyaluronique et c’est maintenant très réglementé et surveillé.
Mais sur Internet, il y a tout un réseau parallèle. On injecte des produits périmés, des copies qui viennent de je ne sais où, le but étant pour certaines clientes de payer moins cher. Je suis très étonnée d’avoir des patientes qui me disent «surtout, docteur, pas de parabène dans la crème», alors que dans leur peau, elles se font injecter n’importe quoi, c’est pas grave…
J’ai même appris qu’il y avait des personnes qui partageaient les seringues. On partage ainsi tranquillement son hépatite ou d’autres pathologies ! Et tout cela se fait sans aucun diagnostic, sans analyse de la peau, sans prendre en compte les antécédents ou les contre-indications de la personne…
Ces patientes, vous les retrouvez dans votre cabinet. Quels dégâts observez-vous sur leur visage ?
Quelquefois, il s’agit d’effets secondaires, comme des embolies ou d’autres complications, mais cela peut arriver. Le problème, c’est qu’il faut d’abord savoir les identifier. Quand ils surviennent, les personnes qui injectent ne se compliquent pas la tâche : elles renvoient les patients chez un médecin ou directement aux urgences. Et nous, on les récupère sans aucune information sur ce qui a été injecté.
L’autre problème, c’est quand il y a une surcorrection. On a injecté un produit volumateur, celui que nous utilisons habituellement pour les pommettes ou les tempes, mais on l’a mis dans les lèvres. Et tant qu’à faire, on a utilisé deux seringues ! Résultat : la patiente se retrouve avec deux énormes boudins. Elle ne peut presque plus fermer les lèvres, elle ne peut pas sourire et, en prime, elle a mal.
Il faut alors que je m’emploie à dégonfler progressivement ce produit injecté en excès. On a parfois le nom du produit, mais ce n’est pas toujours évident. Dans certains cas, il faut procéder à un petit prélèvement de peau. Aujourd’hui, grâce à des analyses, on peut déterminer la nature du produit injecté, mais pas forcément son nom précis.
Est-ce que l’on vous a déjà rapporté des cas impliquant des professionnels de la beauté non-médecins?
Oui. J’ai une patiente qui m’expliquait que ça fait déjà deux fois qu’on lui propose des injections en lui faisant les ongles. La personne qui s’occupait d’elle lui a simplement dit : «Si vous voulez, tout à l’heure, dès qu’on a fini les ongles, je vous injecte, j’ai appris sur Youtube. C’est pas compliqué. Ça vous coûtera moins cher…». Si, bien sûr, c’est payé en cash !
Le problème, c’est que nous ne pouvons rien faire, car il s’agit de non-médecins. Si un problème survient avec un médecin, il est possible de saisir l’Ordre et les patients ont alors un niveau d’exigence plus élevé. Ils savent qu’un médecin est censé maîtriser son acte et être capable de gérer un éventuel effet secondaire. En tant que médecins, nous sommes perçus comme des «sachants».
En revanche, lorsqu’une personne non autorisée injecte n’importe quoi, n’importe où, les patients savent que ce n’est pas légal. Ils en ont souvent honte, ce qui explique le faible nombre de plaintes dans ces situations. Et tant qu’il n’y a pas de plaintes, nous ne pouvons rien entreprendre.
Que répondez-vous à ceux qui critiquent le fait que des dermatologues fassent aussi de l’esthétique ?
L’esthétique est dans les gènes des dermatologues. L’esthétique, ce n’est pas uniquement injecter, c’est aussi aider les gens à être mieux dans leur peau. Sur un enfant qui a une acné monstrueuse, je fais parfois de l’esthétique, parce que je vais gérer, non seulement son acné, mais aussi ses cicatrices et tous les à-côtés de cette maladie. Ça, c’est de l’esthétique !
J’ajoute que la dermatologie est une spécialité particulière, où la frontière entre l’esthétique et le médical, je ne la connais pas. Quand j’opère des cancers de la peau, dès que j’enlève les points, j’utilise un laser. C’est de l’esthétique. Cela permet d’obtenir une jolie cicatrice, et une jolie cicatrice, c’est tout de même bien plus agréable qu’une vilaine…
Propos recueillis par Georges Margossian.
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