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Cheveux bouclés, frisés et crépus : « Le CQP représente une avancée, mais il n’est pas suffisant »

Depuis un an, les cheveux bouclés, frisés et crépus ont enfin leur formation, avec le lancement d’un CQP spécialisé. Mais est-ce suffisant pour répondre à la demande croissante du public ? Pas vraiment, estime Aline Tacite, fondatrice de l’enseigne de coiffure «Boucles d’ébène». 

Profession bien-être : La discrimination capillaire, ça existe encore ? 

Aline Tacite : Oui. Il existe une constante pour beaucoup de personnes, qui ne peuvent pas se présenter dans le cadre d’un recrutement avec leurs cheveux naturels. Ils vont tout de suite être stigmatisés. On leur explique que ce n’est pas professionnel. 

Qu’est-ce qui bloque ? 

C’est souvent le volume ou la texture. La coiffure est vue par les personnes, en face, comme quelque chose qui n’est pas coiffée. Or, c’est un cheveu qui pousse, comme j’aime à dire, vers le soleil, car il pousse en volume, avec une texture qui est différente et magnifique.

Est-ce qu’on peut vraiment parler de discrimination dans le cadre d’un entretien professionnel ? 

Tout à fait ! J’ai régulièrement des clients et des clientes qui me demandent de faire une coiffure «qui passe», c’est-à-dire qui soit acceptable dans les yeux d’un recruteur, autrement dit, pas trop volumineuse. J’ai aussi un cas bien précis d’un client, cadre supérieur dans une très grosse boîte, à qui on a demandé durant l’entretien de couper ses cheveux, parce qu’il avait toutes les compétences mais que ses cheveux ne passeraient pas… Donc, c’est quelque chose qui est bien réelle et nous en sommes témoins depuis 14 ans dans le cadre de nos salons. 

Une étude réalisée l’année dernière par Dove et Linkedin indique que deux tiers des femmes noires modifient leurs coiffures lors d’un entretien d’embauche optant principalement pour des cheveux lissés. C’est la solution ? 

En tout cas, cela a permis à de nombreuses femmes de passer leur entretien et de ne pas être bloquées en raison de la texture de leurs cheveux. Mais, sur le fond, c’est triste d’avoir à gommer ses traits naturels pour pouvoir être reconnu dans un cadre professionnel, puisque, normalement, cela devrait être les compétences qui sont évaluées, et pas le physique ! 

Et pourtant, l’étude montre bien qu’il y a une réalité qui fait que ces femmes se sentent obligées de se lisser les cheveux pour ne pas être disqualifiées et pour ne pas prendre le risque d’être jugées sur cette partie, alors qu’elles ont les compétences. 

Est-ce que vous vous estimez qu’aujourd’hui, en France, les coiffeurs sont suffisamment bien formés pour répondre à ce type de clientèle ? 

Malheureusement non, puisqu’on sait qu’en France la formation sur les cheveux crépus, frisés et bouclés n’existe pas. Concrètement, encore aujourd’hui, je ne peux pas, en tant que personne avec des cheveux crépus, pousser la porte de n’importe quel salon et être prise en charge de manière professionnelle de A à Z avec ma texture de cheveux. 

Pourquoi ? 

Beaucoup de mes pairs, et donc les coiffeurs traditionnels, n’ont pas cette compétence, puisqu’elle n’est pas dans le cursus de la coiffure. Combien même certains aimeraient le faire, cela n’existe pas encore de manière institutionnalisée. 

Vous êtes très engagée sur ce sujet et c’est pour cette raison que vous avez été consultée lors de la rédaction de la proposition de loi sur la discrimination capillaire, en mars dernier, un texte qui était porté par le député Olivier Serva. Quelles leçons en avez-vous tirées et est-ce que cela a fait un peu évoluer votre regard sur la manière dont le politique pouvait s’emparer d’un tel sujet ? 

Bonne question ! C’était déjà incroyable d’avoir à me retrouver à l’Assemblée nationale sur un sujet que je porte depuis des années. Effectivement, le fait d’apporter mon témoignage pour expliquer la problématique de fond, qui est en vérité une problématique sociétale, cela a accrédité le travail que nous faisons avec notre entreprise «Boucles d’ébène» depuis des années. 

C’était incroyable de voir que des députés de tous les bords avaient des choses à dire, ainsi qu’une compréhension et une lecture du sujet. Beaucoup ont témoigné en expliquant qu’au départ, quand cette proposition leur avait été lue, ils ne comprenaient pas la problématique, parce qu’ils n’étaient pas concernés directement. 

Mais, en écoutant les témoignages, la problématique de fond et les conséquences que cela avait dans la vie de millions de d’hommes et de femmes en France, ils en ont compris la portée et ils ont revu leur copie et leurs réflexions. Finalement, le texte a été voté en première instance à l’Assemblée nationale à une très large majorité et il a fait évoluer les mentalités. 

Où en est-on aujourd’hui ? 

Actuellement, c’est dans le bureau du Sénat. On ne sait pas quelle va être la suite, compte tenu des événements politiques. 

Est-ce que le CQP, lancé l’an dernier, est suffisant pour vous ? 

Non. C’est une avancée, mais ce n’est pas suffisant, puisque le contenu de ce CQP n’est pas en adéquation avec la réalité du marché. Par exemple, on va y trouver du lissage et du défrisage. Or, le marché demande aussi beaucoup de naturel et, avec ce CQP, on n’apprend pas comment on sublime ces boucles et ces frisures naturellement, sans les altérer… Il manque aussi des éléments à l’intérieur de ce référentiel, notamment la coupe et différents coiffages, qu’il faudrait absolument intégrer pour être en adéquation avec la demande. 

Plus généralement, le sujet du coiffeur, c’est le cheveu. On devrait dès la formation initiale apprendre toutes les textures. Ensuite, si on veut se spécialiser, on fait ce choix-là, mais seulement dans un deuxième temps. On est censés pouvoir accueillir n’importe quel client dans un salon. Après, il y aura toujours des spécialistes de cheveux texturés, comme moi, ou de balayage ou de certaines techniques de coupe… 

Propos recueillis par Georges Margossian. 

(*) Certificat de qualification professionnelle « Réaliser des techniques de coiffure pour cheveux spécifiques, bouclés à crépus ». Voir la fiche au RNCP, ICI

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