Dans certaines traditions, tout commence par un rythme. Un tambour qui bat. Peu à peu, l’attention se resserre, le reste du monde s’efface, et l’esprit bascule dans une autre forme de perception. «Oui, le son est un puissant inducteur d’états modifiés de conscience – aussi appelés ‘transes’ ou ‘états non ordinaires de conscience’ (ENOC)», explique Audrey Vanhaudenhuyse, neuropsychologue à l’université de Liège, dans un entretien accordé à Pour la Science.
Des rituels sonores très anciens
Ces états se distinguent nettement de la conscience ordinaire. Les personnes qui les vivent décrivent une forte immersion intérieure, accompagnée de perceptions sensorielles intenses et parfois d’une dimension mystique. Mais ce phénomène est loin d’être nouveau.
«C’est un élément central de nombreuses pratiques chamaniques et de certaines médecines traditionnelles. On l’observe sur les cinq continents, y compris l’Europe», souligne la chercheuse. Dans certaines régions d’Italie, autrefois, des rythmes musicaux saccadés étaient ainsi utilisés pour traiter les personnes mordues par une tarentule.
Le malade entrait dans une transe au cours de laquelle son corps se mettait à bouger involontairement, un processus censé soulager les symptômes. Selon les chercheurs, des pratiques comparables apparaissent déjà dans des écrits remontant à plusieurs millénaires.
La transe étudiée en laboratoire
Aujourd’hui, ces phénomènes sont étudiés en laboratoire. «Les volontaires qui entrent en transe dans notre laboratoire, où nous analysons leur vécu et leur activité cérébrale, utilisent très souvent ce moyen d’induction», indique Olivia Gosseries, également neuropsychologue.
Parmi les techniques analysées figure la transe cognitive auto-induite, une méthode développée par l’ethnomusicologue Corine Sombrun. Elle repose sur des «boucles de son», des séquences sonores répétitives construites à partir de rythmes de tambour.
«La plupart des débutants parviennent à entrer en transe par ce biais», précise la chercheuse. Mais que ressent-on réellement dans cet état ? Dans une étude, 27 volontaires ont décrit leur expérience après avoir expérimenté ces boucles sonores. Leurs récits ont ensuite été analysés par un logiciel d’analyse textuelle.
Les témoignages font apparaître une différence nette avec l’état de conscience ordinaire. «Les personnes en transe ressentaient la présence de la nature (une forêt, une plante), d’animaux (un aigle, une ‘bête rampante noire’), de personnes vivantes ou décédées, réelles ou imaginaires», explique Audrey Vanhaudenhuyse.
Les effets du rythme sur le cerveau
Reste une question : comment le cerveau réagit-il à ces rythmes ? Des travaux menés par l’institut Max-Planck ont observé, grâce à l’imagerie cérébrale, une coactivation de deux réseaux impliqués dans les états mentaux tournés vers soi et dans le contrôle cognitif.
Pour les chercheuses, ce phénomène correspond à un processus progressif. «La focalisation sur les sons commence par faire oublier tout le reste (on parle de dissociation, car on se déconnecte de ce qui nous entoure), jusqu’à ce que les sons eux-mêmes disparaissent», poursuit Audrey Vanhaudenhuyse.
La répétition rythmique jouerait aussi un rôle important. «C’est peut-être aussi ce qu’obtiennent les DJ des rave parties avec le ‘beat’ (les pulsations souvent très rapides du morceau), qui semble induire des transes plus facilement que d’autres types de musique», note Olivia Gosseries.
Pour les chercheuses, l’histoire du son et de la transe pourrait remonter très loin. Certaines études en archéoacoustique suggèrent que les résonances sonores de sites préhistoriques, comme certaines grottes ornées, pouvaient influencer les expériences collectives.
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