Une vision de l’individu qui, loin de libérer, asservit ? C’est le risque, quand on pioche, pas toujours au hasard, dans les rayons «développement personnel», met en garde Adrian de San Isidoro, journaliste à 60 Millions de consommateurs, qui a enquêté sur ce drôle de marché*.
Profession bien-être : Depuis plusieurs années, on évoque un engouement des Français pour les livres de «développement personnel». Comment l’explique-t-on ?
Adrian de San Isidoro : Le phénomène s’est même accéléré avec la crise sanitaire, si j’en crois les personnes que j’ai interrogées. Il y a eu une perte de repères et un certain nombre de consommateurs déboussolés ont eu envie de reprendre le contrôle sur leur corps, leur santé et leur mental, en se tournant, notamment, vers ce type de lecture. Rien qu’en 2021, 921 livres de développement personnel ont été publiés, selon les données de GfK !
Le «développement personnel» est un domaine très vaste. Que range-t-on dans cette catégorie un peu fourre-tout ?
Des livres pour aller mieux psychiquement ou physiquement, du coaching de vie, des thérapies «spirituelles», etc. Le profil des auteurs est aussi très large. Ces livres sont écrits aussi bien par des nutritionnistes que par des naturopathes, voire des spécialiste de «l’hypnose quantique»… A lui seul, ce vaste rayon a vu ses ventes augmenter de 17,5% entre mai 2021 et avril 2022, ce qui représente un chiffre d’affaires de 71 millions d’euros.
Comme vous l’écrivez, le but affiché de ces livres est louable : apprendre à se connaître… Alors, en quoi posent-ils problème ?
Ils posent problème à partir du moment où ils promettent monts et merveilles, en proposant, en quelques pages, des recettes magiques pour y parvenir, une série d’exercices, des conseils d’alimentation assez simples… Faire croire à des lecteurs qu’on peut aller mieux simplement en lisant un livre, c’est un peu mensonger.
On sait bien que, pour aller mieux, cela demande plusieurs mois, voire plusieurs années, avec un thérapeute diplômé. Bien sûr, tous ces ouvrages ne sont pas dangereux. Certains peuvent apporter un réel bien-être, sans promettre des résultats immédiats, ni de résoudre tous les problèmes, encore moins d’accéder au bonheur en 300 pages…
Parmi ces ouvrages, lesquels ont attiré plus particulièrement votre attention ?
J’ai constaté que ceux qui étaient mis en avant, dans le rayon des meilleures ventes, ce sont souvent des livres qui posent problème, notamment ceux de la québécoise Lise Bourbeau, qui fait l’objet chaque année de plusieurs saisines constatées par la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, NDLR).
Que lui reproche-t-on ?
Ses livres ne sont que des produits d’appel pour inciter les gens à adhérer à son mouvement, qui s’appelle «Ecoute ton corps». Des personnes se sont ainsi retrouvées dans des situations d’emprise mentale avec des responsables de ce mouvement. Certes, il faut être prudent sur les saisines qui concernent cette organisation, mais il y a, vraisemblablement, parmi les personnes qui en font partie, des personnages toxiques.
Comment caractérise-t-on une pratique sectaire ?
Un mouvement sectaire, c’est un mouvement qui va créer un rapport de domination mentale avec ses adhérents, qui va les pousser à dépenser de l’argent pour le mouvement, qui va imposer des horaires dans la semaine pour travailler auprès du mouvement, leur demander d’être présents pendant des conférences… C’est aussi un dispositif qui va assujettir progressivement les individus pour en faire des ambassadeurs et des prosélytes pour recruter d’autres membres.
Vous citez aussi Eckhart Tolle, également auteur de best-sellers. Il est aussi très controversé. Pourquoi ?
Lui aussi utilise son livre comme un produit d’appel pour créer son propre business. Au nom d’intentions louables, c’est-à-dire aider son prochain à aller mieux, il fait en sorte que ses lecteurs participent à des séminaires, qui sont facturés très cher. Une «retraite» de quatre jours à Hawaï, par exemple, sans le transport ni l’hébergement, est facturé 1 497 dollars… C’est un peu ça que je dénonce, parce que, derrière ces promesses, il y a surtout une volonté de récupérer de l’argent et d’en faire un business.
On peut vous rétorquer qu’il s’agit de liberté d’expression et vous accuser de vouloir censurer ces auteurs…
En effet, c’est ce que m’ont répondu les éditeurs et les distributeurs que j’ai contactés, comme la Fnac ou Cultura. Leur ligne de défense consiste à dire : «nous, on respecte la loi et il n’y a aucune interdiction à publier ce type d’ouvrages». C’est vrai, mais ce qui est légal n’est pas nécessairement moral. On peut considérer, et c’est notre parti pris, à 60 Millions de consommateurs, que promettre tout et n’importe quoi dans un dessein pécuniaire, peut effectivement être dénoncé.
L’objet de cet article n’est évidemment pas de stigmatiser tous les auteurs du rayon bien-être, mais de dire que certains tiennent des propos ou présentent des solutions miracles qui ne reposent sur aucune littérature scientifique, ce qui s’apparent à une forme de charlatanisme.
Vous parlez aussi de « vide juridique ». Où se situe-t-il ?
En France, on peut censurer des livres qui sont antisémites ou racistes, mais il n’existe pas de législation qui encadre clairement les publications de «thérapeute» autoproclamé, dont certains prétendent soigner des maladies, en se passant de la médecine moderne. Ces impostures ne sont pas condamnées par la loi. Leurs auteurs peuvent en faire commerce dans les librairies.
Quels conseils donnez-vous aux consommateurs de ce genre de littérature ?
Quand un auteur prétend détenir une solution miracle pour accéder au bonheur ou rester en parfaite santé, ce n’est pas très bon signe. Autre point à surveiller : souvent, les auteurs un peu «toxiques» du rayon bien-être prétendent avoir un vécu, une expérience fondatrice à l’origine de leur savoir, alors qu’en fait, c’est une stratégie commerciale pour crédibiliser leur discours et pallier leur absence de diplôme. J’ajoute enfin qu’ il existe des sites qui référencent un certain nombre de pratiques sectaires, où l’on peut vérifier quels sont les auteurs problématiques, comme celui de l’unadfi.org.
Propos recueillis par Georges Margossian.
(*) « Le marché douteux du bien-être », 60 Millions de consommateurs, novembre 2022.





