La toxine botulique, utilisée depuis à peine vingt ans en médecine esthétique, a permis au groupe Allergan de gagner des milliards de dollars. Tout a pourtant commencé modestement dans un laboratoire. Et ses héros sont désormais oubliés. Récit.
Article paru initialement le 1er aout 2018, révisé le 7 octobre 2024.
Quand Alan Scott a vendu ses brevets à un groupe pharmaceutique, en 1991, l’idée de suivre la même destinée que Steve Jobs ne lui a sans doute pas traversé l’esprit, car il était loin d’imaginer le succès planétaire que son produit connaîtrait par la suite… «Si j’avais su, je ne l’aurais jamais cédé à Allergan», lâche-t-il, vingt ans plus tard, à un journaliste du Times of India.
Alan Scott, c’est vrai, n’a pas eu le nez creux. «C’était une transaction satisfaisante pour laquelle j’ai obtenu environ 4,5 millions de dollars. Mais si j’avais conservé le Botox, j’aurais peut-être pu gagner un milliard de dollars par an aujourd’hui», sourit l’ophtalmologue. Il n’a pas eu besoin de sortir sa calculette pour mesurer le chemin parcouru par l’énorme machine à cash du laboratoire américain. Le Botox est devenu un blockbuster. Et ses déclarations, en 2012, ont vite fait le tour du monde. Pensez ! Vendre pour une bouchée de pain une telle pépite, quelle boulette !

Pourtant, au début des années 1990, les choses ne sont pas si simples. Et peu de journalistes se sont interrogés sur la véritable histoire de cette découverte. Car, au moment de la transaction, le Botox, dans sa version esthétique, n’existait tout simplement pas. Même le nom n’apparaît nulle part à l’époque. Et pour cause : le Dr Scott l’avait baptisé du sobriquet beaucoup moins sexy «Oculinum», avant que l’équipe marketing d’Allergan ne le retoque pour lui donner une consonance plus présentable.
Et puis, on l’oublie un peu vite, la molécule n’était pas destinée à la médecine esthétique, mais au traitement du strabisme et des spasmes anormaux des paupières. Une bonne affaire pour le groupe pharmaceutique Alergan, alors spécialisé dans les soins oculaires, qui s’offre la marque Oculinum pour quelques millions de dollars…
« On ne savait pas si c’était brevetable »
Soyons honnêtes, ses dirigeants avaient aussi une idée derrière la tête : l’esthétique médicale. Car enfin, Alan Scott n’a pas eu le triomphe modeste devant le journaliste indien : il aurait pu mentionner le nom d’une jeune ophtalmologue canadienne, Jean Carruthers, une de ses anciennes collaboratrices. En 1987, alors qu’elle vient d’injecter de la toxine botulique pour traiter un clignement des yeux incontrôlable, sa patiente lui demande une nouvelle injection en pointant du doigt son front. «Mais vous n’avez pas de problème à cet endroit ?», s’étonne l’ophtalmologue. La jeune femme lui répond du tac au tac : «C’est vrai, mais quand vous faites une injection ici, mes rides disparaissent»…
Le soir même, Jean Carruthers, troublée par cette remarque, en parle à son mari, Alastair, un dermatologue de Vancouver, mais celui-ci reste stoïque. A l’époque, utiliser de la toxine botulique pour traiter des rides profondes relève plus d’une audace conceptuelle que d’une pratique bien établie. Jean n’en démord pas. Elle effectue ses premières injections sur la ride du lion de sa réceptionniste. L’expérience lui paraît concluante. Le couple décide alors de poursuivre des essais cliniques et de publier les résultats de leurs recherches.
Les Carruthers ne sont pas les seuls à plancher sur le sujet. A San Francisco, Alan Scott, qui utilise la toxine botulique à des fins médicales depuis plusieurs années, a déjà commencé à la tester, lui aussi, à des fins cosmétologiques avec l’aide d’un chirurgien plasticien. Visiblement, quelque chose est en train de se passer. A des milliers de kilomètres de là, un groupe de chercheurs de l’Université de Columbia, à New York, reconnaît qu’il existe un potentiel cosmétique dans le Botox. L’idée va faire son chemin en Europe, puis en Amérique du Nord, où la recherche pharmaceutique va bientôt y mettre de gros moyens.
Les travaux pionniers des époux Carruthers n’ont donc pas été vains. Sur le plan financier, c’est un autre problème, car ils n’ont jamais pu tirer vraiment profit de leur découverte. Eux aussi… Il y a quelques années, Alastair Carruthers faisait cet aveu à un journal financier : «Nous avons pris conseil auprès d’un avocat de Toronto qui était censé être un expert et il nous a dit qu’il ne pensait pas que c’était une idée brevetable. Entretemps, nous avons appris que c’était effectivement le cas». Depuis, la roue a tourné. Si les Carruthers n’ont jamais déposé de brevets, ils ont su, en revanche, monnayer leurs compétences en se faisant recruter par Allergan comme consultants.
Quand la FDA finit par dire « yes ! »
Le Botox, c’est donc l’histoire improbable d’un couple qui a permis la construction d’un leadership mondial sans en récolter les dividendes, même s’ils n’ont pas été tout à fait seuls dans cette aventure. C’est aussi un succès que peu d’observateurs ont anticipé à l’époque. En 1992, à la lecture d’une étude des Carruthers, l’American Society for Dermatological Surgery trouve l’idée tout simplement «folle»…
Les scientifiques ont alors en tête la fameuse saucisse du Dr Müller. Grâce à elle, le médecin allemand réussit à isoler une bactérie dont la redoutable toxine agit en bloquant l’influx nerveux dans un endroit bien précis : la jonction entre le nerf et le muscle. Une substance si toxique que les Américains envisagent d’en faire une arme biologique pendant la Seconde Guerre mondiale. Il propose même de doter des prostituées chinoises de pilules mortelles contenant de la toxine botulique, destinées à être glissées dans les boissons de hauts fonctionnaires japonais…
«Lorsque je l’ai développé, je savais qu’il pouvait faire des merveilles pour les problèmes neurologiques. Mais je n’avais absolument aucune idée de son efficacité en tant qu’agent esthétique», se souvient Alan Scott. En 1998, David EI Pyott, devenu PDG d’Allergan, pousse le laboratoire à mener une série d’études sur le sujet. Quatre ans plus tard, le Botox obtient l’approbation de la FDA (Food and Drug Administration), qui autorise son utilisation pour des traitements esthétiques. Les ventes se mettent alors à exploser. Des centaines de millions de dollars chaque année. Une sacrée trouvaille.




