Après le rush du déconfinement, les clients vont-ils continuer à affluer dans les salons ? A la tête de deux barber shops à Montpellier et à Saint-Estève, près de Perpignan, Guillaume Fort a confié à Profession bien-être ses incertitudes pour l’avenir.
Profession bien-être : C’est par effet de mode que vous avez choisi de vous spécialiser dans l’homme et de devenir barbier ?
Guillaume Fort : Vraiment pas ! Ma décision n’a pas eu de fondement marketing, j’ai juste suivi mon intuition. Lorsque je me suis installé, il y a treize ans, tout le monde m’a taxé de ringard. Barbier, c’était un truc de vieux. En fait, j’ai toujours connu dans les campagnes de vieux coiffeurs qui soignaient la barbe à l’ancienne. C’est avec eux que j’ai appris mon métier. Et j’aimais cette relation à la tradition. Ce n’est que quelques années plus tard que la mode hipster a tout changé. Du coup, de ringard, je me suis retrouvé à la pointe de la tendance, sans l’avoir vraiment voulu !
Pourquoi cette fixation sur la clientèle masculine ?
Cela correspond à ma passion : j’aime la coupe plus que la technique. Comme tout le monde, j’ai travaillé en salon mixte, mais cela ne me correspondait pas. En créant mes salons, j’ai voulu recréer un espace réservé aux hommes, avec de vrais fauteuils à l’ancienne, une décoration vintage, un bar… Un endroit où se faire couper les cheveux et tailler la barbe devient une parenthèse, un moment pour soi, dans une ambiance très club, sans que cela soit hors de prix.
Et je suis logique. Traitez-moi de «masculiniste», si vous voulez, mais je ne coupe pas les cheveux des femmes, même celle qui ont les cheveux très courts. Elles ne sont pas interdites de séjour dans mon barber shop, mais nos prestations sont réservées aux hommes. Il faut rester cohérent : mes salons s’appellent «Pour l’homme». Et nos clients apprécient ce moment hors du temps. Plus encore que la coupe de cheveux ou le soin de la barbe, c’est le lieu de vie qui leur a manqué ! Se faire tailler la barbe ici, c’est un peu comme une séance spa pour une femme, avec un tarif plus abordable.
Justement, comment avez-vous vécu cet arrêt forcé ?
Comme un coup sur la tête. C’était du jamais vu. De ma vie, je n’étais jamais resté deux mois sans travailler ! Cela donne à réfléchir. Rien n’est jamais acquis, et tout peut nous tomber sur la tête à tout moment. Comme tous mes confrères, j’ai rongé mon frein et essayé de préserver mon activité. J’ai cinq salariés, donc une responsabilité lourde à porter.
Cette pause s’est donc passée à faire de l’administratif, et de la communication pour ne pas perdre le contact avec mes clients. Et à tenter de ne pas se laisser contaminer par l’ambiance anxiogène distillée par les réseaux sociaux. Pour ma part, j’ai délaissé Facebook et ses commentaires, pour me concentrer sur Instagram en partageant mes réalisations. J’ai préféré rester dans mon cœur de métier, plutôt que de commenter l’actualité…
Comment s’est passé le déconfinement ?
Nos clients étaient vraiment impatients de nous retrouver, il y a donc eu un vrai rush dans un premier temps. Comme tout le monde, nous avons allongé les heures d’ouverture et établi une liste d’attente. Non seulement nous étions heureux de reprendre le travail, mais nous avons apprécié ces retrouvailles avec nos clients. Notre métier relève plus de la passion que de la simple activité rétribuée. La relation avec nos clients est forte, plus encore que nous pensions !
Les conditions sanitaires vous ont-elles gêné ?
Pas vraiment. Ce qui nous a gênés, c’est de ne pas savoir à l’avance quelles mesures adopter. J’ai donc essayé d’être logique et j’ai prévu masques, visières, gants et linge jetable. Et j’ai la chance d’avoir des collaborateurs passionnés, impliqués qui ont pris la situation avec énergie et humour, heureux de pouvoir retravailler.
Pourtant, certains coiffeurs affirmaient qu’il était impossible en situation d’urgence sanitaire de soigner la barbe…
Ceux qui affirment cela sont des coiffeurs qui ne taillaient la barbe que pour ne pas perdre leurs clients. Du coup, la crise sanitaire était une bonne excuse pour ne pas proposer ce service. Chez nous, nous désinfectons la barbe avant chaque soin ! Il y a des produits adaptés. Et nous avons travaillé avec masque, visière et gants. C’est donc un argument qui n’a pas lieu d’être.
Certains salons se plaignent que le premier rush passé, leur carnet de rendez-vous ne se remplisse plus comme avant ?
Je n’ai pas vraiment remarqué. Ce n’est plus la folie des premiers jours du déconfinement, et nous avons pu reprendre nos horaires habituels, mais nos plannings se remplissent régulièrement, au rythme d’avant le confinement. Mais c’est peut-être dû à l’atmosphère particulière de mes salons. Le barber shop, c’est avant tout un lieu de vie.
J’ai un bar, une ambiance conviviale. Venir se faire tailler la barbe dans mes shops, c’est joindre l’utile à l’agréable, c’est se replonger dans ses basiques. Et cela remplace avantageusement la pause au bistrot du coin ! Plus encore que le soin, c’est cette atmosphère que les clients recherchent ici. C’est sans doute plus difficile pour un salon qui ne met pas en avant la dimension plaisir de notre métier. Un plaisir partagé à la fois par le client et le barbier. Une dimension que vous n’atteignez pas si vous coupez les cheveux à la chaine dans un environnement blanc et impersonnel. Restaurer la dimension plaisir du soin me semble essentiel.
Et dans un barber shop, à l’inverse d’un salon mixte, la vente de produits additionnels alimente le chiffre d’affaires. Les hommes ont envie de retrouver la sensation d’une barbe soignée, donc l’entretenir à domicile leur semble normal. Pas besoin donc d’être un grand vendeur pour augmenter le panier moyen de chaque client. En tant qu’ambassadeur de la marque American Crew, je peux proposer toute une gamme de soins spécifiques qui sont très appréciés.
Estimez-vous que la situation est revenue à la normale ?
Je ne sais pas si l’on peut parler de situation normale par les temps qui courent. C’est surtout une période d’incertitude. Personne n’aurait pu prévoir ce qui nous est tombé sur la tête. Alors, comment envisager ce qui se passera à la rentrée ? Cette année, le chiffre d’affaires sera certainement très affecté, même si, depuis le déconfinement, nous avons atteint et même dépassé les chiffres que nous faisons habituellement au moment des fêtes.
Comment allons-nous réagir si nous subissons une deuxième vague ? Personne ne peut le dire, et je n’ai pas de boule de cristal. A part rester attentif, souple et adaptable, je n’ai pas de recette miracle. Mais aujourd’hui, nous avons déjà retrouvé le droit d’exercer notre métier. Savourons cette victoire du quotidien.
Propos recueillis par Siska von Saxenburg.



