Les bains publics sont populaires à Rome comme au Moyen Âge, mais leur succès finira par décliner en France, à l’aube de la Renaissance. L’eau n’est plus source de plaisir, les bains d’immersion sont oubliés, l’époque est aux ablutions.
Comme au temps de l’empereur romain Dioclétien (244-311), on s’y rend pour se laver et se détendre mais aussi pour retrouver ses amis et discuter. Tout le monde s’assied dans l’eau chaude et la nudité ne provoque aucun effroi. Ne dit-on pas que Saint François d’Assise (1180-1226) prêche nu devant ses fidèles, en signe de dépouillement ?
Face à un tel succès, les stations thermales, en France, attirent non seulement de nombreux adeptes mais aussi… des commerçants avisés. Ainsi, dans «Flamenca», un roman d’amour courtois, rédigé au XIIIe siècle, apprend-on que les bains de Bourbon-l’Archambault possèdent des vertus bienfaisantes, du moins aux dires des hôteliers, qui n’hésitent jamais à grossir le trait :
«Il y avait de nombreux établissements, où tous pouvaient prendre des bains confortablement. Un écriteau, placé dans chaque bain, donnait des indications nécessaires. Pas de boiteux ni d’éclopé qui ne s’en retournât guéri. On pouvait s’y baigner dès qu’on avait fait marché avec le patron de l’hôtel, qui était en même temps concessionnaire des sources. Dans chaque bain jaillissaient de l’eau chaude et de l’eau froide. Chacun était clos et couvert comme une maison, et il s’y trouvait des chambres tranquilles où l’on pouvait se reposer et se rafraîchir à son plaisir.»
Sous la surveillance des chirurgiens-barbiers
Avec la croissance des villes, les bains, qui s’agrandissent eux aussi, sont placés sous la surveillance des chirurgiens-barbiers. Dans ces nouveaux établissements, tout est prévu pour la satisfaction des sens. Le rez-de-chaussée est généralement divisé en deux salles avec une antichambre commune. La première est une pièce dédiée au bain, pourvue d’une vaste cuve en bois, et, sur les côtés, de nombreuses baignoires en bois pour une ou deux personnes.
Plus loin, la salle d’étuve (proche du laconicum romain) possède un plafond qui se termine en coupole percée de trous, par lesquels s’échappe l’air chaud. Des gradins et des sièges courent le long des murs. Aux étages supérieurs se trouvent les chambres de repos, dont l’intimité va bientôt favoriser la prostitution. Partout, circulent des filles de bain, arborant le houssoir (sorte de plumeau à crins qui servait à frotter le baigneur) et le baquet d’eau chaude, signes distinctifs de sa profession.
Dans les grandes cuves se dressent souvent des tables couvertes de mets délicieux. Même s’il n’en avait pas initialement la vocation, l’endroit a désormais toutes les apparences d’un lieu entièrement dédié aux plaisirs… Quelle n’est pas la joie de ses artisans lorsque, en 1410, la reine de France leur offre un abonnement aux étuves pour les récompenser !
Les règlements municipaux ont beau s’obstiner à interdire l’accès des bains aux prostituées, ils semblent bien inefficaces. L’instauration d’une séparation entre les sexes, soit géographiquement avec des salles distinctes, soit en réservant certains jours aux femmes et d’autres aux hommes, n’apporte aucun résultat probant.
Les procès se multiplient donc vers la fin du XVème siècle, car le voisinage supporte de moins en moins la présence de ces «baigneries». Lors du procès intenté à Jeanne Saignant, maîtresse des étuves, on peut lire cette phrase révélatrice consignée dans les minutes : «On oyait crier, lutiner, saulter, tellement qu’on était étonné que les voisins le souffrissent, la justice le dissimulât, et la terre le supportât».
Des pèlerinages aux sources guérisseuses
Ces multiples condamnations achèvent de transformer les mentalités. Les motifs de fermeture des bains publics ne manquent pas : apparition de la syphilis, afflux d’étrangers impossibles à contrôler, retour à la moralisation des mœurs… L’Eglise monte en chaire et dénonce les lieux de débauche, soutenue par les autorités de la cité. Peu à peu, s’insinue l’idée que l’eau est responsable des épidémies et des maladies.
A une époque où bouchers, tanneurs et teinturiers rejettent leurs déchets dans les rivières et les polluent, l’idée n’est pas si idiote. Même les médecins, qui louaient autrefois les vertus de l’eau, appuient les arguments du clergé, affirmant que le bain lui-même est malfaisant pour le corps, que les pores de la peau, dilatés par l’eau chaude, laissent entrer plus facilement les maladies !
A l’aube de la Renaissance, chanter les louanges du bain devient suspect. L’aspect ludique a disparu : l’eau n’est plus source de plaisir, mais moyen d’hygiène banal, et encore ! Les cuves sont de dimensions si réduites qu’on ne peut s’y laver que les pieds ou les cheveux. Les bains d’immersion sont oubliés, l’époque est aux ablutions.
Le temps des «bordiaux», où prostituées et clients s’aspergeaient copieusement, est bel et bien révolu. Fille aînée de l’Eglise, la France suit les consignes de ses prêtres. De la culture médiévale du bain ne subsisteront que les pèlerinages aux sources guérisseuses…





