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Alain Toledano : « L’avenir, c’est le parcours de santé intégratif »

Médecine intégrative

INTERVIEW. Cancérologue et radiothérapeute, Alain Toledano défend une autre voie pour la médecine française. Avec l’Institut Rafaël, qu’il a fondé en 2018 à Levallois-Perret (92), il a fait de la santé intégrative un modèle : replacer la personne au cœur du soin, avant la maladie.

En sept ans, l’Institut Rafaël est devenu une référence en santé intégrative dans l’Hexagone. Soyons clairs, il ne s’agit pas d’un temple de chamanisme new age aux portes de Paris, mais d’un lieu où la science et l’humain ont décidé de se reparler. Derrière ce projet, un médecin de terrain et de recherche, le cancérologue et radiothérapeute Alain Toledano, également professeur au Cnam.

De cette conviction est né un lieu inédit où médecins, psychologues, sophrologues, kinés, nutritionnistes, socio-esthéticiennes, art-thérapeutes ou ergothérapeutes travaillent ensemble. Depuis sa création, 6 000 patients ont déjà été accompagnés, soit plus de 130 000 soins offerts gratuitement, encadrés par près de 90 soignants, venus de 40 disciplines. 

«L’Institut Rafaël, comme d’autres institutions, devrait servir de base pour créer des comparaisons pratiques et démontrer ce que nous pressentions déjà : on peut faire des économies d’échelle, à grande échelle, simplement en s’occupant mieux des gens», fait valoir Alain Toledano. Avec un argument de poids : 40% des cancers et 80% des maladies cardiovasculaires sont évitables, alors que moins de 3% des budgets vont à la prévention…

Profession bien-être : Qu’est-ce qui vous a conduit personnellement à défendre le concept de santé intégrative, encore peu répandu en France ?

Alain Toledano : C’est d’abord l’insuffisance de mon offre de soins face à mes patients atteints de cancer qui m’a conduit à cette réflexion. Beaucoup de médecins partagent ce constat. Nous savons que nous sommes utiles, mais aussi insuffisants. Très vite, on a donc cherché à comprendre comment compléter ce que l’on peut apporter au patient, puisque le sujet central, c’est bien lui. 

Sans renier ma discipline de cancérologue, j’ai compris que cette insuffisance m’appelait à travailler autrement, en équipe, autour du patient. Et cette réflexion dépasse la cancérologie. On la retrouve partout où se croisent technologie, soins manuels et relation humaine. 

Car beaucoup de patients souffrent de ne plus être touchés, de ne plus se reconnecter à leur corps, ce qui peut entretenir leur dépression. D’où l’importance des massages thérapeutiques, du toucher kiné, du mouvement, de la socio-esthétique ou encore de l’onco-esthétique, que nous avons contribué à structurer comme une offre de soin spécifique.

Qu’est-ce qui, selon vous, bloque la transformation du système de santé ?

Le problème vient d’abord du modèle de consultation et de la relation entre le praticien et le patient. La médecine à l’acte nous pousse à multiplier les interventions. Les professionnels sont surchargés d’actes, alors que les patients, eux, demandent du temps et de la qualité.

On se retrouve donc avec, d’un côté, un système structuré autour de la gestion de la maladie, et de l’autre, des patients qui attendent une prise en charge plus globale, plus humaine, adaptée à des situations complexes, souvent pluri-symptomatiques, où la maladie vient déséquilibrer toute une vie. Il y a un vrai décalage entre l’offre actuelle et la demande, notamment dans le suivi des maladies chroniques.

Si vous vous cassez un bras, le système fonctionne très bien. On répare le bras, c’est clair et efficace. En revanche, lorsqu’il s’agit d’accompagner un individu dans la durée, face à une pathologie chronique, la prise en compte de la personne dans sa globalité reste insuffisante. C’est pour cela, selon moi, qu’il faut revoir l’organisation du système et la manière dont on répartit les ressources pour mieux s’occuper des patients. 

Comment la santé intégrative répond-elle à ces défis ?

L’idée n’est pas de fabriquer de «petits médecins». L’enjeu, c’est plutôt que chacun soit excellent dans son domaine, tout en développant des mécanismes de défense pour garder la bonne distance, adopter la bonne posture et comprendre ce que fait l’autre. Quand on touche un patient – ou une patiente – et qu’il ou elle pleure, qu’il y a un traumatisme enfoui, il faut savoir ce que cela signifie. 

Comprendre la clinique du traumatisme, c’est essentiel. Les psychologues disposent d’outils comme l’EMDR. D’autres approches, comme les arts-thérapies, permettent aussi de travailler sur la reconstruction, parfois par le biais du non-dit, en utilisant un médium artistique pour accompagner un processus d’épanouissement ou de guérison.

On a aujourd’hui des pratiques comme la musicothérapie, la danse-thérapie, l’écriture thérapeutique, la bibliothérapie… et les résultats sont impressionnants. Les patients se reconnectent à leur projet de vie, se réapproprient leur présent, redessinent leur avenir professionnel et leurs relations aux autres.

Et demain ? Comment voyez-vous l’avenir ? 

L’avenir, c’est le parcours de santé intégratif, où toutes les disciplines travaillent ensemble. Mais il reste des résistances, parfois liées à l’ignorance, parfois à la mauvaise information, ou même à la désinformation. Il existe aussi des logiques de système qui s’affrontent. Pour que les choses avancent, il faut donner à tous un véritable accès à la connaissance.

Il faut aujourd’hui un débat d’idées, un débat scientifique, un projet politique, et aussi des leviers économiques pour soutenir le développement de projets pilotes. L’Institut Rafaël commence à essaimer en France. Nous accompagnons déjà des centres d’oncologie intégrative à Clermont-Ferrand, Bayonne, Marseille, Montpellier… Dans beaucoup de villes, des praticiens de haut niveau organisent des équipes autour de prises en charge globales.

On voit aussi un rapprochement entre la sphère du bien-être, encore floue, mais habitée par des professionnels qui ont du coeur, et le monde médical. Le bien-être, c’est aussi la santé émotionnelle et psychologique. Il faut donc donner à ces praticiens une véritable dimension santé, pour qu’ils puissent s’inscrire dans les parcours de soins, comprendre les problématiques de ceux qui interviennent avant ou après eux, et contribuer à la cohérence d’ensemble.

Propos recueillis par Georges Margossian. 

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