Beauté

Bien-être

Business

« Balance ton institut », ce que les cabines ne disent pas

Balance ton institut

L’institut, un lieu de bien-être et d’expertise ? Derrière la porte des cabines, le décor se fissure. Une esthéticienne alsacienne a lancé une plateforme de témoignages. En trois semaines, praticiennes et clientes y racontent une toute autre réalité du métier.

À 47 ans, Sonia* a passé toute sa vie professionnelle dans l’esthétique. Praticienne expérimentée, elle a vécu des conditions de travail que l’on aurait cru révolues depuis le début du siècle dernier. Elle raconte le harcèlement sexuel – et pas seulement de la part des clients -, les draps sales changés une seule fois par jour, quel que soit le nombre de clientes, les larves et même les rats…

Indignée, elle a voulu se rebeller. Avec, pour seul résultat, des brimades supplémentaires. Et pour cause : des élus eux-mêmes clients de l’établissement auraient jeté un voile prudent sur les dépôts de plaintes, assure l’esthéticienne. Mais Sonia parle. Elle parle à tout le monde autour d’elle. Et le message passe. Elle s’aperçoit qu’elle n’est pas la seule esthéticienne à subir des comportements abusifs et à travailler dans des conditions de travail dégradées.

Quand la parole se libère

En 2025, elle décide alors de donner la parole à toutes celles qui vivent ou ont vécu des situations similaires. Sur ses économies, elle finance une plateforme, baptisée, avec un rien de provocation, Balance ton institut. «Ce n’est pas un site de délation, précise Sonia. Il ne s’agit pas de désigner des coupables, mais de sensibiliser le grand public sur les conditions de travail. C’est une démarche citoyenne.»

En trois semaines, les témoignages affluent. De Strasbourg, d’abord. La capitale de Noël fait très fort : un chirurgien esthétique qui urine dans un coin de l’institut quand les toilettes sont occupées, des serviettes lavées avec les serpillières, jusqu’à l’apparition de rongeurs dans un établissement…

L’Alsace n’est pas la seule région concernée. Des témoignages venus de toute la France racontent partout la même histoire : management toxique, conditions d’hygiène approximatives, cadences de travail intenables, etc. Les clientes s’y mettent à leur tour pour faire part de leurs mauvaises expériences. Des propositions de fausses injections sont aussi signalées. Les témoignages sont réels mais anonymisés sur le site. 

Les apprenties en première ligne

D’ou vient cette dégradation métier ? Pour Sonia, le phénomène vient surtout d’investisseurs qui auraient parfaitement rodé leur modèle : ils recrutent apprentis et alternants pour générer du chiffre d’affaires à moindre coût et accroître la rentabilité de leurs établissements. «Elles ne sont pas formées, on les met directement en cabine comme si elles étaient des employées», insiste l’esthéticienne. 

Bien sûr, le problème ne concerne pas tous les instituts. «La plateforme n’est pas une vengeance personnelle», se défend Sonia. Beaucoup d’entrepreneurs respectent leurs clients,  leur personnel et travaillent dans les règles, explique-t-elle. Son objectif est ailleurs : faire entendre celles qui, d’après elle, restent invisibles.

«J’ai voulu donner la parole à celles que l’on n’écoute jamais. Celles qui subissent jour après jour, se taisent, intériorisent, celles qui quittent la profession qui les passionnait, celles qui vont jusqu’à la tentative de suicide parfois, étouffées par le silence qu’on leur impose.» Le mouvement rappelle, à son échelle, ces plateformes de témoignages qui ont bousculé d’autres secteurs, de la restauration au spectacle. Reste à savoir si la filière beauté saura entendre ces témoignages sans se réfugier dans la défensive.

(*) La créatrice du site ayant voulu garder l’anonymat, son prénom a été modifié.

LIRE AUSSI : « Les conditions de travail, dans la coiffure, on n’en parle jamais »

Facebook
LinkedIn
WhatsApp
Email
Dans la même catégorie

Nous utilisons des cookies