Parfumeur emblématique du groupe L’Oréal, Lancôme a acquis en 2020 le Domaine de la Rose à Grasse, afin de préserver un savoir-faire patrimonial inscrit à l’Unesco : la culture des plantes à parfum, leur transformation et la création de parfums. Le domaine, entièrement remis en culture et certifié bio, s’étend sur 7 hectares exempts de pesticides, où cohabitent jasmin, iris, verveine et rose centifolia.
Mais en 2025, la récolte a été qualifiée de «catastrophique» par Antoine Leclef, responsable des cultures du domaine. «Nous avons eu des conditions particulièrement favorables à la croissance du rosier mais pas à sa floraison. Il y a eu de l’eau puis de la chaleur en mai au moment de la récolte», a-t-il expliqué au Journal des entreprises, qui consacre un article aux effets du changement climatique sur l’industrie du parfum.
Résultat : une chute de 50% des volumes récoltés, une situation qui dépasse les frontières grassoises. Les principaux pays producteurs, Bulgarie et Turquie, sont aussi touchés. Le phénomène n’est pas nouveau, mais s’intensifie nettement depuis six ans, selon Armelle Janody, présidente de l’association Fleurs d’exception du Pays de Grasse, citée par le site d’information.
Une mobilisation collective de la filière
«Tous les phénomènes météorologiques sont poussés à l’extrême. On a des gelées jusqu’à fin avril, des hivers hyper doux, des sécheresses extrêmement longues, des épisodes de pluie intense que le sol n’arrive pas à capter. […] Et au-delà de 40, le végétal s’arrête de croître», s’inquiète-t-elle.
Au-delà de la floraison perturbée, les producteurs constatent une réduction de la taille des fleurs, des floraisons instables, mais aussi l’émergence de nouveaux insectes ravageurs, comme le palpita, qui prolifère sur les plants de jasmin.
Face à la pression climatique, l’ensemble de la filière s’organise. L’association Fleurs d’exception, qui regroupe agriculteurs, porteurs de projet et grands acteurs du secteur (Lancôme, Dior, Louis Vuitton, Firmenich, Givaudan…), développe des collaborations avec la Chambre d’agriculture des Alpes-Maritimes et l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), notamment sur le contrôle des nuisibles.
De leur côté, les fournisseurs de matières premières tentent de sécuriser les approvisionnements. La société grassoise Astier Demarest, filiale du groupe Robertet, a lancé plusieurs filières autonomes à l’étranger pour assurer la continuité de ses produits.
Inquiétudes pour les cultures emblématiques
La fragilité des ressources naturelles devient ainsi un facteur structurel. Et l’inquiétude gagne du terrain chez les professionnels, à l’image d’Antoine Destoumieux, directeur opérationne (Robertet), qui s’interroge dans les colonnes du Journal des entreprises :«Rien ne nous assure qu’il y aura encore de la rose centifolia dans dix ans ? Ou que nous ne devrons pas cultiver le lavandin 1 000 mètres plus haut qu’aujourd’hui ?»
À côté des ajustements agricoles, l’innovation technologique constitue un autre levier de résilience. Le groupe Cosmo International Fragrances, qui construit une usine à Grasse, mise sur des procédés d’extraction avancés pour lisser les effets des variations naturelles. L’entreprise a notamment développé, en exclusivité pour L’Oréal, le procédé breveté Osmobloom, qui permet une extraction lente, sans eau, et à faible consommation énergétique, tout en respectant l’intégrité olfactive de la fleur.
«Il y a aussi d’autres moyens de cultures, verticales par exemple, ou en prospectant dans d’autres pays et peut-être travailler sur des espèces natives du pays, sans la contraindre à s’adapter. En tout cas, on reste attentif, on est toujours sur nos gardes», conclut Anne-Laure André. Alors que la demande pour les ingrédients naturels ne cesse de croître, la parfumerie de luxe doit désormais composer avec une équation inédite : allier durabilité, sécurité d’approvisionnement et qualité olfactive.
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